Pathologies au travail, quête de sens, désengagement... comment voyons-nous le futur de nos métiers à l'ère des bullshit jobs ? Retour sur notre conférence chez The Family avec Charlotte Appietto, Lucie Chartouny et Chloé Schemoul.

Pour revoir notre conférence sur le sujet

On apprend aujourd'hui que 78 % des salariés français estiment que certaines tâches qu’ils réalisent sont inutiles (selon une enquête BVA/mediarh.com). En parallèle, de nouvelles pathologies comme le bore-out ou le brown-out voient le jour, synonymes d'un désengagement des salariés en entreprise. David Graeber en vient même à créer une typologie de bullshit jobs dans notre société, venant dénoncer les "jobs à la con" qui nous entourent.

Alors où va-t-on ? Quel est le futur de nos métiers lorsque l'on pense que 85% des métiers de 2030 n'existent pas encore et que les bullshit jobs tiennent le monde à leur merci ?

Lundi 4 novembre dernier, on accueillait chez The Family trois expertes sur le sujet des bullshit jobs :

Charlotte Appietto est la fondatrice de Pose ta Dem’, le repaire secret des futurs démissionnaires en quête de sens ! La mission de Pose ta Dem’ est d’aider chacun à oser franchir le cap de changer de voie.

Lucie Chartouny, paumée existentielle, est co-initiatrice du projet Paumé.e.s, une communauté makesense qui rassemble des personnes qui se posent plus de questions qu'elles n'ont de réponses.

Chloé Schemoul est l'auteure du Manuel de l’Affranchi : les étapes à suivre pour une réorientation professionnelle réussie publié en Septembre 2019. Elle s'intéresse depuis quelques années aux nouvelles attentes individuelles et collectives par rapport au travail.

Les bullshit jobs, qu’est ce que c’est ?

David Graeber, anthropologue et militant anarchiste américain, a publié son livre « Bullshit jobs » en 2013. C’était le pavé lancé dans la mare, qui a éclaboussé même les plus fiers d’entre nous. David Graeber y dénonçait les jobs dénués de sens et d’intérêt pour les personnes qui les réalisent comme pour la société.

Chloé Schemoul, auteure du livre Le manuel de l’Affranchi et grande adepte de typologies, distingue trois types de bullshit jobs : les jobs foncièrement inutiles, qui ne contribuent à rien en entreprise, les jobs avec un sentiment personnel d’inutilité (car manque de retour de la part de leur collègues, ou managers) et les jobs avec un sentiment d’inutilité pour la société (un « job utile dans des entreprises inutiles » ou encore une inutilité sociale, environnementale, ou éthique).

Un sentiment d’inutilité qui n’est pas nouveau.

Le terme “bullshit jobs” est un terme neuf qui s’inscrit dans une tendance, celle de la remise en question et de la quête de sens au travail. Cependant, la question de la finalité de ce que l’on fait et de ce à quoi on sert n’est pas nouvelle : cette problématique frappe le monde du travail depuis des dizaines d’années. Elle est restée très longtemps un sujet tabou, mis à l’écart des débats à une période où le bien-être des collaborateurs au travail n’était pas une priorité.

Simone Weil, philosophe et humaniste du XXème siècle vient dénoncer le caractère aliénant des ouvriers en étudiant leur condition de travail et les tâches qu’ils accomplissent dans les usines dans les années 30. Durant la conférence, Lucie Chartouny vient comparer cette absence de finalité qui s’est abattue sur le monde ouvrier après la seconde révolution industrielle à l’absence de finalité qui existe aujourd’hui avec l’arrivée du digital dans nos métiers. On a tendance, avec l’arrivée du digital,  à oublier la finalité de nos actions et à fragmenter nos métiers de plus en plus, provoquant un sentiment d’inutilité.

Mais comment expliquer l’émergence de ce débat ? Pour Charlotte Appietto, on s’autorise aujourd’hui à en parler même si la question se pose depuis des années. De plus en plus d’articles, de communautés (comme la communauté Paumé.e.s ou encore Pose ta dem’), ou même des communautés de salariés osent passer le cap du silence et font émerger le débat. Cette différence s’explique aussi par l’apparition de nouveaux sujets comme le développement personnel en entreprise, mais aussi dans le cadre privé.

“On se pose beaucoup plus de questions sur soi, le travail est une valeur forte, on s’investit de plus en plus mais on se questionne aussi de plus en plus sur le sujet”.

Que faire pour sortir d’un bullshit job ?

De plus en plus de gens en viennent à se questionner sur le sens qu’ils donnent à leur métier et à la finalité qui se cache derrière. Mais à partir de la prise du conscience d’un manque de sens que l’on attribue à son métier, comment rebondir et que faire pour changer les choses ?

Pour Charlotte Appietto, il y a un vrai travail de fond. Il faut d’abord prendre son temps en passant par une phase d’introspection et de réflexion avant de se lancer dans un autre métier ou se précipiter pour poser sa démission. Un questionnement personnel se joue derrière : quelles sont mes envies sur le court et le long terme, quelles sont mes compétences ?...

Quel rôle ont les entreprises dans la réappropriation du sens ?

Les entreprises peuvent-elles contribuer à l’effacement d’une génération bullshit jobs en perdition ? La quête de sens ne se joue pas seulement au niveau individuel ou extra-entreprise mais les entreprises ont elles aussi un rôle à jouer. Elles ont d'ailleurs des bénéfices à tirer de ce sujet, pour le bien-être des salariés mais aussi à des fins économiques.

Ces changements doivent passer par une transformation et un accompagnement des dirigeants et des managers, en proposant des solutions pour intégrer une forme de sens au travail. Trouver une finalité au travail qu'elle soit sociale, environnementale, ou financière, peut se faire, en passant par exemple par du mécénat de compétence, ou des communautés en interne. Les dirigeants et les RH intègrent d’ailleurs de plus en plus ces questions à l’entreprise en proposant un terrain de jeu d’épanouissement aux salariés au delà de leurs missions.


Quel futur pour le travail ?

On voit apparaître de toutes nouvelles formes de travail, on parle des slashers, des freelances, de néo-artisans comme si ces nouveaux métiers venaient révolutionner le monde du travail. Mais sommes-nous tous voués à quitter nos postes pour devenir boulanger ou entrepreneurs ? De nombreuses réunions, conférences et communautés existent pour parler de ces sujets et accompagner les salariés et les entreprises  à se réapproprier le travail, donnant d’autres perspectives la démission ou la ré-orientation.